Journal de campagne 2019

                                   

6 septembre: Enfin, un projet national pour le Canada

Dans une allocution à Montréal, le chef conservateur Andrew Scheer plaide en faveur d’un corridor énergétique à l’échelle du Canada. Si j’étais un fédéraliste, je me réjouirais qu’un chef politique canadien ait enfin quelque chose à proposer pour ce grand pays. Depuis Mulroney et sa volonté de réintégrer le Québec dans la fédération (accord du lac Meech), on n’a guère eu que de projets politiques touchant l’identité canadienne. On s’est limité à de la gestion politique (la lutte au séparatisme), économique (l’ALÉNA) et fiscale (la TPS), et aux mesures populistes (baisse d’impôt, légalisation de la marie-jeanne). On est loin de la péréquation (Louis Saint-Laurent), du biculturalisme (Lester Pearson) et du multiculturalisme (Pierre Elliott Trudeau).

Le corridor énergétique est un peu l’équivalent du projet ferroviaire d’un océan à l’autre  et de la politique tarifaire nationale (John A. MacDonald) qui ont été à l’origine de la fédération canadienne et de son essor économique. Le projet aurait certes pour effet de concrétiser le transport par oléoduc dans les provinces centrales et maritimes du pétrole bitumineux de l’Ouest, mais il devrait aussi permettre à Terre-Neuve-et-Labrador et au Québec de vendre leur hydro-électricité en Ontario. Il est tout à fait illogique que tant les ressources de l’ouest que celles de l’est ne puissent trouver de débouchés à l’intérieur du Canada et doivent quémander des accès aux États américains.

Mais, je ne suis pas fédéraliste et ne peut que constater qu’il est très difficile de trouver des raisons communes à ce trop grand pays.

10 septembre: Elizabeth May et la langue française

Elizabeth May, cheffe du Parti vert, s’insurge contre le fait qu’elle n’a pas été invitée au débat télévisé de TVA. Le télédiffuseur a argué qu’il voulait se limiter aux chefs des partis ayant déjà des élus au Québec, mais tout le monde sait très bien que, en réalité, il craignait que le français chaotique et le style vocal de madame May ne portent ombrage au spectacle. D’un strict point de vue commercial, TVA a probablement raison mais son geste est quand même dommage pour la vie démocratique puisqu’il y a de fortes chances que le Parti vert soit, a priori, la seule option valable pour bon nombre d’électeurs québécois.

Cela montre encore une fois combien le fait français est un problème épineux pour le Canada. Les partis politiques sont pratiquement obligés d’avoir des chefs suffisamment bilingues pour avoir quelque chance de percer au Québec, ce qui réduit sensiblement leurs choix lors des courses à la chefferie. Diefenbaker est le dernier unilingue absolu à avoir été élu premier ministre. Pearson n’était pas lui-même très bon en français, mais il était moins mauvais que Dief et c’était avant que les débats télévisés ne deviennent incontournables. Tant le Québec que le reste du Canada doivent donc se contenter d’un choix plus limité qui aboutit le plus souvent à des chefs originaires du Québec ou ayant vécu au Québec ou en France suffisamment longtemps pour s’y être fait l’oreille au français. Cela donne des Stockwell Day, des Jack Layton, des Michael Ignatieff et des Bob Rae. Pas tous mauvais, j’en conviens.

La grogne de madame May est compréhensible, mais en réalité je pense que TVA lui rend service. Son parti est identifié à une cause très populaire et elle n’a nullement besoin d’une présence au débat en français pour faire des gains au Québec. Au contraire, sa présence risquerait de faire réaliser à ses électeurs éventuels qu’elle vient vraiment d’un autre pays.

Les partis fédéraux dépourvus de chefs suffisamment bilingues pourraient envisager une direction bicéphale (francophone-anglophone) comme c’est le cas pour Québec solidaire (femme-homme), mais cela serait périlleux dans un pays où les sensibilités régionales sont très différentes. Le Crédit social a tenté cette approche avec le tandem Thompson-Caouette, mais cela a vite conduit à une scission Québec-reste du Canada.

11 septembre: Taxer la richesse

Le NPD annonce une mesure fort pertinente, mais qui passe largement inaperçu dans les médias tellement les chroniqueurs veulent s’en tenir au spin que le NPD est en chute libre. Cette mesure consiste à taxer la richesse (en plus des revenus et des achats). Plus précisément, les possessions (titres financiers, résidences, chalets, véhicules, objets d’art, etc.) dépassant 20 millions $ par famille seraient taxées au taux annuel de 1 %. Le NPD estime à 5,6 milliards les recettes générées par une telle mesure qui toucheraient environ 20 000 familles canadiennes.

Il était temps que les politiciens se tournent de ce côté puisque le vieillissement de la population laisse présager des recettes fiscales déclinantes pour l’impôt sur le revenu et la taxe de vente et la concurrence internationale ne donne aucune marge de manœuvre pour l’impôt des sociétés et les redevances minières. En outre, la taxation de la richesse s’attaque directement aux inégalités économiques qui se sont accrues au cours des 40 dernières années. Dans Le capital au XXIe siècle, Thomas Piketty a plaidé de façon très convaincante pour l’instauration d’une telle mesure dans les pays développés.

Elizabeth Warren, la candidate démocrate à la nomination pour les présidentielles américaines, propose également la taxation de la richesse, mais cela a suscité la publication d’études à l’effet que cette mesure sera difficile et qu’elle rapporterait beaucoup moins qu’espéré.

Effectivement, l’administration d’une telle taxe serait certainement ardue et, de toute façon, des lobbies très puissants feront tout pour la discréditer. Il y a donc loin de la coupe aux lèvres, mais il faut savoir gré au NPD de proposer une mesure qui bien que cohérente avec sa plateforme progressiste demande le courage d’aller à l’encontre de l’idée reçue voulant que toute taxe nuise à la croissance économique.

12 septembre : la laïcité

La campagne est déclenchée formellement. Les partis sont sommés de dire s’ils s’opposeront ou non la loi québécoise sur la laïcité. C’est un cruel dilemme pour les Libéraux. En accord avec leurs convictions multiculturelles, ils devraient dire qu’ils s’opposeront à cette législation mais, ce faisant, ils déplairont à la majorité de Québécois qui approuvent la loi adoptée par la CAQ et ils apporteront de l’eau au moulin du Bloc Québécois. Or, les Libéraux ont absolument besoin de maintenir leurs gains de 2015 au Québec s’ils veulent l’emporter. Les signes religieux ostentatoires sont maintenant des sujets de clivage dans l’électorat. Peu de gens s’en rappellent, mais en 2015 la campagne du NPD, qui était toujours en tête à la mi-course, a commencé à déraper quand le chef Thomas Mulcair s’est enfargé sur une question portant sur le niquab.

3 commentaires
  1. Claude Lamonde a dit:

    Jean-Claude,

    Ton blogue sur la campagne électorale est fort intéressant.

    En ce qui concerne un projet d’envergure pour le Canada, il y en a un qui nous attend tous: l’adaptation aux changements du climat. Si on était courageux et travaillant, on pourrait présenter un plan, un vrai plan cette fois, qui indiquerait d’abord les principaux constats de la science et ensuite les mesures concrètes qu’il faudrait adopter dans le temps pour limiter le taux de carbone dans l’atmosphère. Pratiquement tous les secteurs de notre vie y passeraient: l’agriculture, l’alimentation, le transport, l’habitation, etc. Ces mesures pourraient être accompagnées d’un calendrier d’implantation. Mais, comme plusieurs provinces anglophones refusent même la taxe sur le carbone, il y a lieu de penser que rien ne se fera. Les Canadiens ne veulent pas de changement malgré les beaux discours sur la protection de l’environnement. Pourtant, comme société, on pourrait relever un super défi qui, dans 50 ans, nous rendrait fiers de nous-même. Nous sommes trop terre à terre pour penser plus loin qu’a demain.

    Concernant le partage de la richesse proposé par le NPD, les libéraux n’ont même pas réussi à réformer la loi sur l’incorporation pour empêcher le détournement d’impôt des médecins, des ingénieurs, etc., comment peut-on imaginer que les Canadiens bien nantis acceptent une telle taxe sur leur patrimoine comme le suggére Piketty. Pourtant, il faudra bien un jour prendre le taureau par les cornes et empêcher la concentration de la richesse toujours dans les mêmes poches. C’est un sujet très débattu notamment à l’OCDE et il m’arrive parfois que je recommence à espérer. Mais, il faudra encore bien du temps.

    Quant à la laïcité, j’espère que le Canada saura se mêler de ses affaires. Les anglophones nous servent l’argument du respect des droits individuels alors qu’ils ne comprennent pas que plus le monde devient pluraliste, plus il devient nécessaire de l’entrendre sur un espace social neutre pour tous, c’est-à-dire sur la neutralité de certains services publics. Ce n’est pas vrai de dire, comme le fait Trudeau et compagnie, que la loi sur la laîcité nie les droits fondamentaux. Pas plus que les limites de vitesse sur les routes ne briment notre liberté de mouvement, la loi 21 ne nie la liberté de religion de personne même si elle définit une forme de neutralité pour ceux et celles qui dispensent certains services publics. On pourrait se demander pourquoi le Canada anglais tient tant au respect des droits fondamentaux alors qu’il a peine à reconnaître la nationalité et les valeurs particulières du Québec. C’est comme si notre réalité, notre histoire, n’avaient rien à voir avec les droits fondamentaux. Si les politiciens étaient honnêtes, ils devraient rappeler que les sondages réalisés au Canada anglais montrent aussi qu’une bonne proportion de la population partage les objectifs de la loi québécoise. Mais, n’entrerai pas davantage dans ce sujet.

    Continue tes commentaires sur la campagne électorale. C’est toujours intéressant de te lire.

    Claude

    • Merci Claude. Information complémentaire: en 1929, 10,5 % % des revenus du gouvernement du Québec provenait des droits de succession (une taxe sur la richesse). Si je me souviens bien, les droits de succession ont été abolis au tournant des années 1980.

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